BOE veut transformer une grande partie de son usine 8.5G B18 de Nanjing, héritée de CEC Panda, en ligne de production WOLED. Le projet, révélé le 20 mai par OLED-Info, viserait une capacité mensuelle de 16 000 à 18 000 substrats. De quoi propulser le géant chinois sur un créneau des panneaux OLED grand format où LG Display règne en quasi-monopole depuis plus de dix ans.
De l'usine LCD au panneau OLED grand format
L'usine B18 occupe une place particulière dans le portefeuille de BOE. Le fabricant chinois l'a rachetée en 2020 à CEC Panda pour environ 825 millions de dollars, une opération qui lui a donné du jour au lendemain environ 25 % de parts de marché mondial sur les écrans plats. La ligne tourne aujourd'hui en 8.5 génération avec des substrats a-Si et oxyde IGZO, et fabrique surtout des dalles LCD pour moniteurs et notebooks haut de gamme. La base oxyde IGZO change tout : la technologie d'OLED grand format de LG Display, basée sur la structure WRGB et un filtre couleur, exige un transistor oxyde derrière chaque sous-pixel pour gérer la mobilité électronique de commutation. Sans cette compatibilité, pas de conversion possible.
BOE ne part pas de zéro non plus côté procédé. Le constructeur exploite à Hefei une ligne pilote 8.5G d'environ 2 000 substrats par mois, et il a annoncé en début d'année livrer à ASUS ses premiers panneaux WOLED 24,5 pouces pour moniteurs gamers. Nanjing change l'échelle d'un facteur huit. 16 000 à 18 000 substrats par mois, c'est plusieurs millions de panneaux moniteurs par an. Et surtout : la possibilité d'aborder la découpe grand format pour téléviseurs 55, 65 ou 77 pouces.
Briser un monopole vieux de dix ans
Regardons qui fabrique aujourd'hui les dalles OLED des téléviseurs vendus dans le monde. LG Display tourne autour de 90 000 substrats par mois sur ses lignes WOLED de Paju. C'est lui qui fournit la totalité des OLED Sony Bravia, Panasonic, Philips, Hisense ou Vizio, et bien sûr la gamme LG Electronics. Samsung Display tient une autre niche avec ses panneaux QD-OLED, autour de 48 000 substrats par mois, orientés surtout moniteurs et téléviseurs Samsung S95H ou Sony Bravia 8 II. Le verdict est sans nuance : aucun autre acteur n'a jamais produit en série de dalles OLED de 55 pouces et plus depuis le lancement commercial du format en 2013.
La vraie fenêtre d'attaque pour BOE n'est pas le téléviseur. C'est le moniteur. LG Display vient justement de présenter à SID Display Week 2026 sa technologie Primary RGB Tandem 2.0 capable de 4 500 nits, ce qui rend l'OLED-TV difficilement attaquable à court terme. Sur le segment PC, c'est une autre histoire. Le marché des moniteurs OLED a explosé en 2025 avec 3,2 millions d'unités livrées, soit +64 % en un an, et UBI Research table sur 5 millions d'unités en 2026. La rentabilité du sous-segment moniteur écrase celle de la TV : les panneaux PC se découpent avec un rendement supérieur à 90 % sur un substrat 8.5G, contre 60 à 80 % pour des dalles TV grand format. Le prix unitaire reste solide. Chaque substrat converti se transforme rapidement en marge, bien plus vite qu'en TV.
Une feuille de route 2026-2027 encore floue
Le calendrier précis n'est pas verrouillé. Selon TheElec et OLED-Info, BOE doit encore arbitrer les détails de l'investissement et le séquençage des équipements de dépôt sur la deuxième moitié de 2026. Le montant exact n'est pas public. La trajectoire industrielle, elle, est connue : passer de 2 000 substrats pilotes à 18 000 substrats en mass production impose de remplacer les chambres de dépôt PECVD optimisées LCD par des outils d'évaporation sous vide compatibles avec les couches émissives OLED, plus le filtre couleur WRGB. Comptez douze à dix-huit mois de transformation par étapes, dans le meilleur des cas.
Reste la grande question : BOE produira-t-il du WOLED simple stack classique pour aller vite et viser le moniteur, ou tentera-t-il directement le Tandem ? Cette structure à deux couches émissives empilées, que LGD a généralisée sur toute sa gamme 2026, double la durée de vie et la luminosité. Elle coûte plus cher à fabriquer, mais a rebattu les cartes côté performance. Difficile pour un nouvel entrant d'arriver d'emblée avec une dalle compétitive face aux LGD 2026. Les analystes d'Omdia et Display Supply Chain Consultants penchent pour un démarrage simple stack en 2027, avec une éventuelle bascule Tandem ensuite.
Pour les acheteurs de téléviseurs OLED, B18 ne devrait pas atterrir dans les rayons avant 2027 ou 2028. À terme, l'arrivée d'un second fournisseur grand format change la donne tarifaire d'un marché verrouillé depuis dix ans. LGD perd sa rente sur les prix de gros, et ça redescend forcément sur les catalogues des assembleurs qui dépendent d'elle. C'est ce qui inquiète déjà LG Display, dont l'action a chuté de 22 % à l'annonce de ses résultats Q1 2026 : perte nette de 576 milliards de wons, chiffre d'affaires en baisse de 9 %.